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Objection au langage inclusif (d’un point de vue féministe)

J’ai déjà fait un article sur le langage déshumanisant utilisé pour se référer aux femmes (les femmes ne sont pas des personnes menstruées), mais j’ai encore des choses à dire concernant le langage inclusif, et ici spécifiquement l’écriture inclusive.

Pour celles qui ne savent pas (la chance !) l’écriture inclusive consiste à faire une contraction du féminin et du masculin dans un seul mot, et ce dans le but premier d’éviter le masculin par défaut qui fait loi dans la langue française. Par exemple, au lieu de dire « un pompier », on va écrire « un-e pompier-e ». Ce langage a pour but d’être utilisé à l’écrit seulement, et est souvent imprononçable.

J’utilise parfois ce langage sur le blog, parce que c’est une manière utile d’écrire, qui inclut les hommes comme les femmes dans un sujet. Ce n’est pas contre le concept que j’ai quelque chose à reprocher mais contre son utilisation, comme souvent. Alors, qu’est-ce qui pose problème avec cette manière de faire ?

Reproches courants

L’écriture inclusive est souvent critiquée, et ce pour des raisons plus ou moins valables. Le fait qu’elle soit imprononçable est un reproche courant, dont je parlais déjà dans l’introduction, mais je trouve ce reproche assez étrange : il s’agit ici d’écriture inclusive, pas de langage inclusif au sens large. Vouloir prononcer un mot valise est quelque chose d’assez étrange à mes yeux.

Un autre reproches est que cette écriture est difficile à lire. C’est une critique que je peux déjà mieux comprendre : je sais que certaines personnes dyslexiques ont du mal à déchiffrer un mot coupé par des signes et qui veut dire plusieurs choses en même temps. C’est normal, et c’est pour ça que la mise en page est importante.

Elle a aussi le défaut d’être très souvent mal orthographiée par énormément de monde. De par la complexité de certaines phrases, il est courant de voir des mots être accordés à l’inclusif sans raison, ou de voir des accords inclusif qui ne font pas de sens (par exemple en rajoutant le pluriel dans le mot).

Enfin, toujours dans la gamme des handicaps, de nombreuses personnes aveugles ou malvoyantes utilisent des logiciels de lecture qui dictent les articles. Lorsque l’écriture inclusive utilise des tirets (-) ou des points (.) pour séparer les mots, il est courant que les logiciels ne savent pas comment lire le mot. L’utilisation de puces ( ) est donc de plus en plus démocratisée.

Inclusivité à tout prix

L’écriture inclusive est… inclusive. C’est le but. Sauf que la vraie vie n’est ni inclusive, ni neutre. L’utilisation de l’inclusif est souvent un substitut à l’utilisation du féminin neutre, ce qui revient à inclure des hommes dans une problématique de femmes. Et ça me pose un problème. L’accouchement n’est pas neutre. En fait, cette utilisation pose le même problème que l’utilisation d’expressions comme « personne menstruée ».

Les femmes sont effacées de problématiques dans lesquelles elles sont majoritaires pour inclure des hommes. Que ce soit clair, l’utilisation de l’inclusif est bénéfique quand on parle par exemple d’un corps de métier (des infirmièr-es), pas quand on parle de sujets qui touchent principalement les femmes (un-e victime de viol), parce que cela invisibilise les femmes de leurs problématiques.

Les sujets genrés (comme la violence conjugale ou le viol) ne doivent pas être rendus neutres pour une raison simple : ils ne le sont pas. Le but du langage est de refléter la réalité, de la décrire en quelques sortes. C’est pour ça que le langage est si important, et pour ça que cette écriture a été inventée : parce que tout n’est pas masculin dans la vie, contrairement à ce que dicte notre langue.

Ceci m’amène à un autre problème, qui est le manque de précision qu’apporte cette écriture. Certaines choses sont précisément masculines ou féminines, et les rendre neutre, en plus d’effacer les femmes, contribue à une confusion sur le sujet. Quand je parle d’une femme, je parle d’une femme. Point. Les pronoms sont importants car ils décrivent une réalité qui a un impacte sur notre vie. Sans cette précision, on ne peut pas savoir ce qui se passe réellement.

Renforcement du masculin neutre

En Français, tout le monde le sait, le masculin l’emporte sur le féminin. C’est un problème qui a été créé il y a assez peu de temps à l’échelle de l’humanité, quand l’Académie Française a décidé de supprimer la règle de proximité pour tout accorder au masculin. L’écriture inclusive a comme prétention de remettre ça en question pour que les femmes entrent enfin dans la langue française au même titre que les hommes.

Ce qui était au départ une très bonne idée s’est vu, dans l’utilisation, faire un cercle complet pour revenir au problème de base. En effet, dans pas mal de cas, ajouter le féminin revient à édicter que le mot de base n’était pas neutre, mais masculin. Hors, nous voulons justement éviter la masculinisation de la langue. C’est ce qui arrive avec le mot « gens », qui est neutre, mais que je vois régulièrement écrit « gens-tes ».

Notre langue est irrémédiablement genrée, et ce n’est pas près de changer. Donc ce serait bien de garder intacts les mots qui sont déjà neutres, et de remettre en question l’idée qu’un mot neutre est en fait masculin, parce que ça ne fait que renforcer le genre. De la même manière, ajouter un « x » dans un mot ne le rends pas neutres (colleur-x-ses).

Exclusion

On entre ici dans un autre problème, qui n’est encore une fois pas inhérent au langage inclusif en lui-même, mais tient de son utilisation et spécifiquement, de sa non-utilisation. De plus en plus l’utilisation du langage inclusif est rendue obligatoire sur les espaces en ligne, pas par les réseaux sociaux mais par les admins de groupes et les possesseurs de l’espace de discussion.

Je parlais plus haut du fait que certains problèmes ne touchent que les femmes. Mais de plus en plus (et encore une fois je vous recommande de lire mon article sur le langage déshumanisant) ce langage inclusif sert à inclure les femmes qui ne veulent plus être perçues comme femmes, que ce soit les hommes trans ou les femelles non-binaires. Des fois, cela sert aussi à inclure les hommes qui veulent être perçus comme des femmes, mais qui n’ont aucune fonction corporelle femelle, et se sentent donc exclus de la discussion.

Exemple ci-dessous avec un groupe facebook de stérilisation volontaire, où une internaute qui s’exprime au féminin pour demander des retours sur sa procédure de ligature des trompes, se voit reprendre et sommée d’utiliser l’inclusif. Ce n’est pas tant le fait qu’il y ait la suggestion d’utiliser le langage inclusif qui dérange ici, mais le fait que la personne est censurée (son post est suspendu par une admin) tant que le changement n’a pas été effectué…

Le fait qu’il existe un pouvoir de censure des gens (des femmes !) qui souhaitent utiliser un langage sexué et non genré, ou qui veulent simplement garder les termes qu’elles connaissent et qui s’appliquent à elles, est pour moi un drapeau rouge. Le langage est un outil puissant, et ici son utilisation est dans le but (avoué ou non) d’invisibiliser les femmes.

Une alternative ?

L’emploi de l’inclusif est totalement justifié dans certains cas, mais ses dérives me font m’énerver de plus en plus quand je le vois. Il s’agit d’une vision très libérale : le neutre ne permet jamais de changer un statu quo, seul le désir actif de changement le peut. Pour cette raison, j’aime l’alternative créée par Typhaine D : la féminine universelle.

Il s’agit d’une manière d’écrire qui reprends tout les mots masculins de la langue pour les mettre au féminin. Cette version du langage s’utilise facilement à l’oral, et est à mon sens plus utile que l’inclusif pour ce qui est de faire changer les mentalités. La féminine universelle ne dispense pas d’utiliser l’inclusif dans certains contextes, et n’efface pas non plus le sexe ; seulement, le féminin l’emporte sur le masculin.

La féminine universelle choque, et rien que ce fait devrait prouver qu’elle fonctionne pour faire changer les mentalités !

Conclusion

Je continuerai d’utiliser l’inclusif pour les sujets neutres, et de parler au féminin par défaut sur le blog, mais dans un souci de compréhension je n’écrirai pas tout à la féminine universelle. C’est une langue qui demande de la pratique est qu’il est très amusant d’utiliser, je vous conseille vraiment de l’utiliser.

Faites attention à votre utilisation de l’inclusif, pour ne pas effacer les premières concernées de leurs problématiques, ou remettre les hommes sur le devant de la scène.


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CC BY-NC-SA 4.0

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