Catégories
Articles

12 mars : Rendre la détransition visible

En 2021 a été instaurée une journée internationale de visibilité de la détransition, fixée au 12 mars. Cette année est donc la deuxième édition de cette journée dont le but, comme son nom l’indique, est de visibiliser les personnes détrans et le processus de détransition.

Parce que beaucoup de radfems (et de femmes, en général) n’ont aucune idée de ce qu’est vraiment la détransition, j’ai décidé de discuter avec des personnes détrans pour leur poser des questions. C’est à mes yeux le meilleur moyen de rendre leur parcours et leur expérience visibles sans pour autant les soumettre à une visibilité non voulue.

Pour savoir ce qu’est la détransition, j’en ai fait une définition rapide ici.

Témoignages de femmes détrans

J’ai discuté avec deux femmes détrans, qui m’ont parlé de leur expérience de la détransition. Cet article n’abordera pas la question de la transition, de ce qui l’a motivée, ni les raisons de la détransition. Le sujet est celui de la visibilité de la détransition, du soutien (ou absence de soutien) qui a été apporté et de la discrimination.

J’aurais aimé apporter l’avis d’un homme détransitionné car ils sont peu à parler de leur expérience en ligne. Malheureusement, justement parce qu’ils sont peu et que la détransition est un sujet difficile, je n’en ai pas trouvé. Si un jour j’en ai l’occasion, je referai un article de ce genre avec la participation d’un homme, car leur expérience est singulière par rapport à celle des femmes.

Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat. Cette interview est politiquement neutre, à savoir que les deux femmes interviewées savent que je suis une féministe radicale mais ont été encouragées à parler librement de leur expérience.

L’expérience de la détransition

Les personnes détrans ne sont pas un groupe idéologiquement cohérent, contrairement aux féministes radicales. Certes, il existe de nombreux points communs entre les personnes détrans liées à leur expérience de transition et de détransition. Mais pour autant, on peut trouver des profils très variés allant de femme détrans féministes radicales à femme détrans de droite nationaliste en passant par homme détrans gay drag queen.

Il est vrai qu’une grande partie des personnes détrans sont critiques du genre de par leur expérience. Mais toutes ne le sont pas, et celles qui le sont ne sont pas forcément radfems. Certaines sont critiques du mouvement trans mais pas du genre. Chaque personne a une manière de percevoir son vécu qui est unique et qui dépend de beaucoup de choses.

Il y a des détrans qui ne regrettent pas d’avoir transitionné car ça leur a permis d’avancer dans leur rapport à eux-même.

Il y a des détrans qui regrettent profondément au point d’avoir envie de mourir constamment et qui vont tout faire pour retrouver leur “moi” d’avant (opérations chirurgicales etc).

Il y a des détrans qui regrettent mais vont travailler à accepter leur nouveau corps.

Il y a des détrans qui continuent de se voir “non binaire”, continuent de côtoyer les personnes trans et la communauté trans.

Il y a des détrans qui vont se jeter dans le militantisme pour éponger leurs blessures et extérioriser leur colère.

Il y a des détrans qui vont tout laisser tomber et ne jamais en parler en public, oublier cette période de vie et vivre une vie “normale”.

Mila

Cette variété des vécus fait que parler de la « communauté détrans » revient à parler de l’expérience spécifique de la détransition, et rien d’autre. On ne peut pas apposer autre chose dessus, ni croyance ni opinions politiques.

La question de l’invisibilisation

La première question à être abordée a été celle de l’invisibilisation des parcours de détransition, et de l’expérience qui va avec. Si de plus en plus de gens savent ce qu’est la transition, ou ont entendu parler de personnes trans, ce n’est pas du tout le cas de la détransition. Les ressources sont difficiles à trouver, et les personnes détrans sont régulièrement utilisées à des fins politiques.

La conséquence, c’est que celles qui ont besoin d’aide n’arrivent pas à en trouver et celles qui souhaitent militer sont vite dégoûtées d’essayer. Ce qui renforce le cycle de l’ignorance. Les comptes détrans sont rapidement politisés alors que le but premier est d’aider celles et ceux qui se questionnent, détournant toute personne qui pourrait être dans le besoin.

Être partagée par des radfems, avoir des commentaires publics de radfems, c’était chouette pour la visibilité, mais pas chouette pour diversifier le public qui tombait sur mon compte. J’ai perdu toute prise sur les personnes trans en questionnement, les personnes transitionnées, les libfems. Et c’est principalement sur ces personnes que j’aurais aimé avoir une prise.

Mila

Du côté médical, la détransition n’est pas abordée, ce qui empêche de prendre une décision informée quand à la transition : si on ne sait pas qu’il existe un risque réel de regret, comment évaluer le choix d’une procédure irréversible ? Et quand le sujet est abordé, il est minimisé. Pourtant, comme le décrit Lou, les équipes savent que certaines personnes détransitionnent.

Les équipes médicales des dispositifs trans, bien que très informées de l’existence de la détransition, font le choix de ne pas en parler aux patient·es qui arrivent dans ces parcours et qui sont parfois encore en phase de questionnement. Ils estiment que le taux de détransition n’est pas un paramètre inquiétant et qu’il vaut mieux ne pas aborder le sujet.

Lou

Enfin, les associations trans évitent méticuleusement le sujet de plusieurs manières. Soit en ne parlant que de personnes qui ont détransitionné par contrainte, soit en prétendant que les personnes détrans n’ont jamais été trans, qu’elles sont cisgenres et ont juste été mal accompagnées. Une sorte d’erreur dans le système. Erreur qui à leurs yeux ne mérite pas de remettre en question le modèle de transition actuel.

Tous ces facteurs font que quiconque essaye de se renseigner sur la détransition aura beaucoup de mal à obtenir des informations. Quand on cherche le mot « détransition » dans google, les premiers résultats indiquent directement qu’il s’agit d’un phénomène rare. Les pages dédiées aux personnes trans qui en parlent décrivent ce phénomène au mieux comme « tout le monde peut se tromper » ou « les détrans font une détransition par contrainte » et au pire comme « les détrans sont des personnes transphobes par défaut ».

L’accompagnement dans la détransition

L’étude d’Elie Vandenbussche sur l’accompagnement et les besoins liés à la détransition1 avait déjà relevé en 2021 une forte demande de soins psychologiques et d’accompagnement médical de la part des personnes détrans. En France, il n’existe pas de parcours de détransition pour les personnes qui regrettent leur transition, changent d’avis, s’inquiètent de leur santé, etc. Ce qui fait qu’une personne qui souhaite détransitionner a des choix très limités quand à qui s’adresser.

J’ai moi-même contacté ma psychiatre (de dispositif trans) lorsque j’ai détransitionné. Celle-ci ne m’a répondu qu’après plus de six mois et une relance de ma part. J’ai pu avoir un entretien téléphonique avec elle et elle minimisait énormément mon parcours ainsi que la détresse qui en résultait.

Lou

La solution ? En général, s’adresser à la clinique ou au médecin qui a accompagné la transition. D’autres personnes s’adressent à l’association trans ou LGBT qui les a guidées ou dont elles font partie. Et en général, l’acceptation de la remise en cause de la transition n’est pas présente chez les personnes sollicitées.

En libéral, les médecins et thérapeutes non spécialisés sont empathiques, mais pas l’endocrinologue que j’ai pu voir de l’équipe de Lyon. Pas d’inquiétude, pas de compassion, pas d’invitation à consulter d’urgence, pas même de notion d’urgence d’ailleurs. […] Pas de compassion notamment sur le fait d’avoir été stérilisée à 21 ans sans suivi psy avant ni après, sans attestation demandée, juste avec la preuve de 2 ans de traitement hormonal.

Mila

Les médecins ne sont pas habitués à la détransition, aux parcours qui peuvent y amener, aux vécus qu’il y a derrière. Ce problème est aussi lié aux raisons de la transition, d’ailleurs. Et certains médecins ne sont tout simplement pas disponibles pour des consultations avec des personnes détransitionnées.

On se confronte à des personnes qui ne comprennent pas spécialement nos parcours, qui nous disent que cela nous a permis d’avancer dans nos vies, qui ne veulent pas écouter notre détresse et qui sont totalement froides et indifférentes face à nos craintes légitimes (exemple: “comment vais-je faire si je dois me complémenter en hormones médicalement toute ma vie alors que ce type de traitement est censé être administré à court terme?”)

Lou

La question des traitements est également d’une importance capitale. Il y a très peu d’études sur les effets de la prise puis de l’arrêt de testostérone ou d’œstrogènes. Les « effets secondaires » de la transition hormonale sont déjà énormément minimisés, voir pas mentionnés quand on en connaît l’existence. Mais comment savoir ce qu’il se passe quand on arrête le traitement ? Qui des personnes qui ne peuvent plus produire leurs propres hormones suite à une ablation des testicules ou des ovaires ? Les personnes qui détransitionnent ont besoin de réponses, et le plus souvent elles en ont besoin vite.

Je voudrais également signaler que certaines personnes détrans arrêtent juste leur traitement du jour au lendemain, sans pouvoir s’informer, sans savoir vers qui se tourner.

Lou

Pourtant la question de la détransition n’est pas inconnue des médecins. Les hôpitaux qui pratiquent les transitions sont des interlocuteurs privilégiés des personnes détrans qui ont besoin d’un accompagnement. A Lyon, les équipent savent mais ne disent rien selon les dires de Mila, ce qui n’est qu’à moitié rassurant. C’est habituel pour le système médical de traiter les personnes atypiques comme des anomalies, mais ce n’est pas éthique comme autant. Quelle éthique dans le fait de savoir que la détransition existe mais ne pas en parler aux personnes concernées ?

Donc de mon côté mon suivi a pu être repris par l’équipe officielle de Lyon, anciennement Grettis, nouvellement RespecT. J’ai découvert en m’y rendant que la détransition n’était pas si inconnue et rare que ça puisque des personnes détrans étaient déjà suivies et “étudiées” si je puis dire. Mais ce n’est pas dit spontanément, je l’ai compris en recoupant les infos.

Donc, la détransition est connue mais rendue secrète, clairement. Elle est étudiée, sujet de curiosité, mais met à mal le bien fondé des transitionnements, donc n’est pas “médiatisée” ni même verbalisée par les équipes médicales.

Mila

Faire face à des médecins n’est déjà pas facile quand on demande une transition, mais vivre l’expérience dans l’autre sens est encore plus difficile pour beaucoup de personnes détransitionnées. Les médecins ne sont pas habitués à cet envers du décor. Rendre la détransition visible permet d’accompagner les personnes qui en ont besoin, d’éviter les médecins malveillants, la curiosité malsaine ou l’indifférence.

Bien que je ne détienne pas le savoir absolu (moi ou d’autres détrans, d’ailleurs), je peux écouter et conseiller sur d’éventuelles adresses concrètes tout en prévenant mon interlocuteur·ice de la façon dont il ou elle sera reçu·e en consultation.

Lou

Ce genre de système d’entraide existe déjà pour les personnes en transition, avec des adresses de psychiatres « safe » qui prescrivent des hormones ou des chirurgiens qui font bien leur travail. Mais ces adresses ne sont pas forcément adaptées aux personnes détrans, qui sont souvent rejetées de la communauté trans. Les associations ne sont pas ouvertes à la détransition, ce qui rend encore plus difficile la recherche d’aide. Les détrans ont dû créer leur propre communauté.

Conséquence, avec la communauté encore inexistante en France, très peu de soutien existe. Pas d’adresse officielle à laquelle téléphoner ou écrire, pas de liste de médecins compétents, pas de ressources en ligne sur les conséquences d’une détransition sur la santé, etc.

T’as intérêt à être fort·e quand tu te pointes face à eux [les médecins] sinon tu te décomposes. Moi heureusement j’y suis allée 6 mois après avoir commencé à détransitionner et en présence de ma petite amie, sinon quelle horreur.

Mila

La politisation de la détransition

Déjà abordée plus haut, la politisation de l’expérience détrans est un problème à part entière. Être détrans n’est pas un acte politique, pas plus que le fait d’être une femme ou d’être gay. C’est avant tout une réconciliation avec soi-même, c’est un choix personnel avec des conséquences importantes sur la vie. Ce n’est pas toujours perçu comme un choix non plus. Et même si les raisons peuvent être politiques, la détransition en soi ne l’est pas.

Mais comme je disais plus haut, finalement peu de personnes détrans sont radfems ou critiques du genre. Donc on utilise le vécu de personnes dans un argumentaire politique alors que ce n’est pas le bord politique de cette personne, et que même si ça l’était, cette personne n’a pas donné son accord.

Mila

Il est courant de voir la détransition être soi remise en question et minimisée par les activistes trans, soit mise en avant et utilisée comme argument par des groupes critiques de la transidentité. La gauche comme les queers/wokes sont coupables du premier problème, les critiques du genre/radfems comme la droite sont coupables du deuxième. Heureusement, il y a des exceptions. Mais cela reste un problème courant. C’est de l’instrumentalisation.

J’en ai été victime lorsque j’ai tenté de militer sur les réseaux sociaux et je me suis confrontée à des personnes qui ne connaissaient pas (ou très mal) le sujet pour la plupart. J’ai pu retrouver une haine des personnes trans camouflée à travers une alliance détrans.

Lou

Certains comportements sont inacceptables, comme utiliser l’expérience détrans afin d’argumenter l’existence des personnes trans. J’ai pu voir (et je ne suis pas la seule) des féministes utiliser des photos de détransition pour militer contre les personnes trans. Ce comportement affecte les personnes détrans, dont certaines photos et discours sont récupérés afin de prouver que l’activisme trans ne fait aucun sens ou est dangereux. On peut parfaitement faire ça sans voler des photos ou des écrits. L’expérience détrans seule n’invalide pas l’existence des personnes trans et de la transition.

Je ne vois là que voyeurisme, instrumentalisation et mauvaise foi.
Utiliser des photos ou témoignages de personnes détrans pour les détourner à des fins politiques, ça me met tout simplement dans une colère noire.

Lou

La critiquement du mouvement trans ne justifie pas l’instrumentalisation des personnes détrans. Ce n’est pas de l’aide, c’est profiter des autres, et c’est inacceptable. Certaines féministes ont vraiment besoin de se remettre en question à ce sujet. C’est une technique qu’utilise beaucoup la droite pour faire peur. Le livre « Irreversible Damage », bien que très pertinent et recherché, a utilisé ce biais a de nombreuses reprises dans son argumentaire.

PS : beaucoup de radfems sont transphobes. Et se cachent derrière leur militantisme pour le nier.

Mila

La soutien des personnes détrans et les efforts pour les rendre visible ne passe pas par l’utilisation de leur vécu à des fins politiques. La transphobie a beau ne pas être ce que disent la plupart des activistes trans, il existe bien une haine des personnes qui transitionnent. Et cette haine n’a pas sa place au sein du féminisme.

La détransphobie

Terme controversé ! J’ai demandé à Lou et Mila leur avis sur la détransphobie, si elles pensaient que c’était un concept utile, si elles en avaient vécu et de qui. Je vous laisse lire leurs réponses complètes, sans modifications de ma part, car je ne pense pas pouvoir éditer sans retirer des parties essentielles.

Pour la détransphobie, en général elle vient des personnes trans. Souvent, parce que notre simple existence remet en cause la leur.
J’en ai été victime moi-même par d’anciens amis trans lorsque j’ai annoncé ma détransition. Les gens ont simplement coupé les ponts avec moi sans chercher à comprendre mes raisons, mon vécu et mes difficultés.
Cela dit, je suis encore en contact avec d’autres anciens amis trans sans que cela coupe totalement le dialogue.

En dehors de ce contexte, je n’y ai pas été confrontée. Quand je parle de mon vécu de manière générale, les gens sont un peu perdus mais très respectueux. Ils font souvent l’amalgame avec la transidentité ou me parlent de personnes trans qu’ils connaissent car c’est ce qui s’en rapproche le plus dans leur entourage mais c’est un peu leur façon de répondre à mon vécu peu commun de femme détrans.

Lou

Quand des personnes trans tombent sur le vécu de personnes détrans, tant que ce n’est pas politisé dans un sens critique du genre, généralement ces trans offrent leur soutien. Et sont vraiment désemparées de voir qu’un regret a eu lieu. Elles sont très conscientes des dégâts irréparables qui ont été commis.

Le problème, c’est au niveau des équipes médicales et des militants trans, qui n’informent pas et même désinforment à ce propos. Si les équipes et les militants offraient de vraies données, n’invisibilisaient pas et partageaient des témoignages (avec accord) de personnes détrans, bien plus de personnes trans seraient alors au courant de l’existence des détrans et pourraient réfléchir, apporter leur soutien etc.

Donc la détransphobie n’est pas au niveau des trans mais vraiment au niveau des militants / assos / équipes ‘spécialisées’. C’est un concept réel et c’est ce qui fait réellement barrage aux détrans et au partage des vécus. Si on faisait sauter ce verrou, la parole pourrait se libérer en toute sérénité.

Mila

Conclusion

La détransition est toujours un sujet aussi controversé. Quand j’en ai parlé autour de moi, les gens sont toujours extrêmement surpris mais en général bienveillants dans le principe. La seule exception a été avec le Planning Familial, qui a considéré que c’était louche de ma part d’avoir mit « détrans alliée » dans ma bio Instagram si je n’étais pas transphobe. J’ai dès le départ de ce blog voulue être une alliée des personnes détrans. Tout comme la lutte pour les droits des homosexuel·les, c’est un de mes angles de militantisme.

Je remercie immensément Lou et Mila d’avoir bien voulu répondre à mes questions. C’est toujours un plaisir d’échanger avec voues, et si voues souhaitez me parler d’un sujet sur lequel écrire pour le blog, ce sera toujours avec joie. Votre perspective challenge ma vision du mouvement trans et du féminisme radical dans leurs formes actuelles, pour le meilleur je l’espère.

A toute radfem qui me lit, j’espère que voues avez apprécié cet article et que comme moi, la perspective de deux femmes détrans voues apportera quelque chose de nouveau. Je suis sincèrement convaincue qu’écouter les femmes transidentifiées et détrans est essentiel pour avoir la nuance nécessaire à notre combat.

Cet article a été écrit avec l’objectif d’apporter de la nuance dans la question de la transition et du féminisme radical. Les femmes détrans sont mes sœurs.

Sources externes :
1. Detransition-Related Needs and Support: A Cross-Sectional Online Survey par E. Vandenbussche

CC BY-NC-SA 4.0

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *