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Féminisme

Qui peut se dire féministe radicale ?

C’est une question qui revient régulièrement dans mon feed, et que je me posais énormément quand j’ai commencé à lire de la littérature radfem. Suis-je une radfem ? Est-ce que j’en sais assez ? Qui peut se dire radfem, au final ?

Ces questions, je leur ai trouvé réponse en lisant les articles et les posts de féministes plus expérimentées que moi et en remettant en perspective leur point de vue avec mon propre vécu. Je me dis radfem non pas parce que je suis une radfem, mais parce que c’est ce que je fais. Et je vais vous expliquer ce que ça veut dire dans cet article.

Une action, pas une identité

Être féministe radicale, c’est pratiquer le féminisme radical. Quand j’étais libérale, je pensais que pour être féministe il fallait cocher assez de cases féministes, et c’est tout. Je pensais que se maquiller, s’épiler, etc. rendait moins féministe, mais qu’il était possible de le faire de manière féministe en faisant le choix de faire ces choses. J’hésitais à me dire féministe. En gros, j’étais complètement à côté de la plaque.

Le féminisme n’est pas une identité. N’est pas féministe toute femme qui refuse de sortir avec des hommes ou encourage son conjoint à faire le ménage. N’est pas féministe toute femme qui arrête de se maquiller, de s’épiler, de porter des strings et des mini-jupes. N’est pas féministe toute femme qui décide de devenir ingénieure, d’être indépendante financièrement, de faire une carrière « d’homme ». Ces choix peuvent être bénéfiques pour elle, mais le féminisme n’est pas tant en rapport avec la libération personnelle qu’avec la libération globale. Une femme peut faire toutes ces choses et être anti-féministe.

Ainsi, est féministe toute femme qui pratique activement le féminisme radical, qui milite, qui s’active pour la libération des femmes. Certains aspects de sa vie peuvent être féministes alors que d’autres pas du tout. Il n’existe pas de femme parfaitement féministe, car nous sommes des êtres imparfaits. En revanche, il existe des actions féministes, des actions neutres et des actions anti-féministes. Militer pour le droit à l’avortement est féministe. Demander à son mari de changer les couches est neutre. Pratiquer l’excision est anti-féministe.

Dans le langage courant, une féministe est contextuelle. Je suis féministe quand j’écris mes articles, quand je me renseigne, quand je lis des articles et ouvrages féministes, quand j’informe et que j’éduque sur le féminisme, car toutes ces actions sont féministes. Par extension, je suis féministe au quotidien car je pratique quotidiennement le féminisme radical. Mais toutes mes actions ne sont pas féministes. Il ne suffit pas qu’une radfem fasse quelque chose pour que ce soit féministe. Quand Meghan Murphy se maquille, ce n’est pas féministe. Et pourtant, elle est l’une des radfem les plus actives de notre temps, notamment sur la question des droits des femmes basés sur le sexe et de l’activisme trans.

Qu’est-ce qu’une action féministe ?

La question mérite d’être posée. Aller militer dans la rue, faire changer les lois, créer des mouvements de résistance sont des actions féministes. Informer, écrire et partager les points de vue de l’idéologie féministe radicale sont des actions féministes. Être bénévole dans un refuge pour les femmes, donner de l’argent à des charités ou des organisations qui militent pour les droits des femmes sont des actions féministes. Pas besoin de renverser un gouvernement pour participer à la libération des femmes ; accompagner des femmes dans leur parcours de sortie de la prostitution auprès d’une association peut suffire.

Je pense sincèrement que l’activisme en ligne est essentiel pour informer, mais il a un énorme défaut : il conforte dans l’immobilité. Aller coller des messages pour dénoncer les féminicides dans la rue s’est révélé plus efficace comme technique que d’en parler dans des journaux, à la télé, et de faire des tribunes. Créer des groupes de parole et se rencontrer en vrai est important, car plus l’activisme se dématérialise, plus ses effets sont dilués. L’activisme en ligne a tous les défauts de l’activisme IRL (on se fait insulter, bloquer, rabaisser, moquer…) et presque aucun de ses bénéfices (aider matériellement les femmes, faire bouger l’opinion publique…).

Une action féministe est une action qui, à petite ou grande échelle, libère les femmes. Décider d’arrêter de porter du maquillage, de s’épiler et de porter des talons sont des actions féministes, à petite échelle. Elles participent à l’émancipation personnelle. C’est important. Mais il ne faut pas perdre de vue que le féminisme radical, c’est l’émancipation de toute une classe, pas juste soi. Je considère comme féministe radicale toute femme qui adhère aux principes de l’idéologie radfem et qui sort de sa zone de confort pour essayer de changer les choses. Complimenter les femmes qui nous entourent sur leurs compétences plutôt que leur physique, éduquer les cousines sur le genre, parler de l’histoire des femmes, encourager à ne pas se soumettre aux obligations patriarcales, écrire sur son expérience de femme pour offrir une perspective alternative sur les réseaux sont des petits actes du quotidien qui font les féministes radicales.

Je considère la pensée et la réflexion radfem comme des parties très importantes de l’idéologie. Bien que discuter en ligne ne soit pas de l’activisme, développer ses propres idées et challenger les préceptes du patriarcat restent des activités de résistance personnelle. Développer la sororité en parlant à d’autres féministes et en partageant les ressources est également très important. Il y a énormément de choses à faire. Nous avons besoin que chaque femme fasse tout ce qui est en son pouvoir, aussi petite soit cette action.

Et les hommes ?

C’est un peu la question que je reçois le plus. La réponse va être simple et décevante : non, un homme ne peut pas être un féministe radical. Les féministes sont des femmes qui se battent pour leur propre libération, nous n’avons pas besoin de membres de la classe oppressive pour le faire (c’est même l’inverse). Certains hommes aux principes marxistes, critiques du genre, de l’industrie du sexe, etc. nous aident dans nos combats, et tiennent donc le rôle d’alliés. Mais ils ne peuvent être des féministes radicales, car ils ne peuvent vivre l’expérience d’être une femme dans ce monde qui nous déteste. Les hommes ne peuvent pas être féministe au même titre qu’ils ne peuvent être des femmes.

Cela n’empêche pas certains hommes d’offrir des perspectives intéressantes ou même des ressources essentielles. Mais d’expérience, même l’allié le plus irréprochable peut cacher un abuseur. Je l’ai récemment réalisé à nouveau en apprenant que Lundy Bancroft, auteur de Why Does He Do That, expert en relations abusives et pionnier de la défense des femmes victimes de violences conjugales, était accusé de violences de la part de certaines clientes. Je recommande toujours son livre car il reste essentiel dans son sujet et j’ai appris énormément en le lisant, mais je ne fais pas confiance aux hommes, même aux alliés.

Il y a aussi le problème de la présence masculine dans les espaces dédiés aux femmes. Invariablement, la présence d’un seul homme va influencer le comportement de toutes les femmes présentes, si bien qu’il est plus sensé, lorsqu’on est féministe, d’organiser des réunions en non-mixité. Le séparatisme reste un moyen très puissant de déjouer la domination masculine.

Conclusion

Les féministes sont des femmes, des activistes, des guerrières, des érudites, dont le point commun est d’agir pour la libération de la classe des femmes. Tout le monde ne peut pas et n’est pas féministe. Pour un combat efficace, la majorité ne peut pas s’emparer du mouvement, sous peine de récupération et donc d’échec du mouvement de résistance. C’est ce qui est arrivé quand le capitalisme a fait du féminisme une commodité, une marque, un moyen de vendre.

Il est important de ne pas se focaliser sur les étiquettes ou l’identité, mais sur les actions. Au lieu de se demander « Suis-je féministe ? Puis-je me définir comme féministe ? » il vaut mieux se demander « Quelles sont les actions que je fais qui sont féministes ? Quelles sont celles qui ne le sont pas ? Que puis-je changer, que puis-je faire pour améliorer la situation des femmes, à mon échelle ? »

Écrire est en soi une action féministe. Mais n’oublions pas que la place des femmes est aussi dehors, dans la rue, le poing levé. Pour un féminisme de l’action.


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CC BY-NC-SA 4.0

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